Pierre VINCLAIR

© Axel

Pierre VINCLAIR est né à Aurillac en 1982, études secondaires à Nantes, puis normalien, agrégé de philosophie, docteur, mène des recherches en philosophie de la littérature. Pierre Vinclair est de cette famille, sommes toutes assez fournies de philosophes poètes, et/ou l’inverse. Je pense à notre précédent résident Pierre Parlant, je pense à Jean-Claude Pinson, à Philippe Beck, à Michel Deguy, et tant d’autres. On ne cherchera pas ici qui du philosophe ou du poète prime, certain qu’il n’est pas homme à se satisfaire d’étiquettes, ni que lui suffisent les catégories.

Après un roman paru chez Gallimard en 2007, il publie son premier recueil de poésies Barbares chez Flammarion en 2009. Cela ressemble à un récit, un texte narratif, mais ressemble seulement. Il y est question de Popée, et ce nom fait plus qu’évoquer un genre littéraire, comme si le désir de Pierre Vinclair était d’aller vers une poésie épique moderne. Soucieux toujours d’échapper aux catégories, il dit « Je cherche à tirer le roman vers la poésie, et la poésie vers le roman, refaire pour maintenant avec mes petits moyens, la synthèse qu’a été l’épopée avant la dislocation du chant et du narratif. » Barbares peut être lu comme une tentative de retrouver un chant originel, une parole naissante dans un paysage chaotique, non civilisé, ou d’avant catastrophe. Catastrophes, c’est justement le nom de la  revue qu’il dirige et sur laquelle nous reviendrons.

Deux autres recueils paraissent chez Flammarion dans la belle collection que dirige Yves di Manno. Cela ne nous étonne guère, tant semble évidente la filiation entre le défricheur de stèles qu’est Di Manno et le jeune poète que fascinent les lointains ou les textes très anciens, les écrits fondateurs qu’on se réapproprie pour dire quelque chose sur le réel aujourd’hui.

Pierre Vinclair aime donc les ailleurs. Il y vit et enseigne à Singapour, après six années passées à Shanghai. Il peut là, laisser libre cours à son attirance pour les cultures d’extrême orient. Lauréat en 2010 de la Villa Kujoyama à Kyoto (une sorte de villa Médicis japonaise) il écrit l’histoire de l’empereur Hon-seki, qui ressemble à un conte ancien qui parle de notre aujourd’hui. Il y entreprend aussi sa traduction du Kojiki, ou chronique des faits anciens, considéré comme le premier texte littéraire japonais, cité d’ailleurs dans l’essentielle anthologie qu’est « Les techniciens du sacré ». Le Kojiki est un ensemble de chants, de mythes, de légendes qui raconte la naissance d’un monde, d’une pensée. Et cette semaine même vient de paraître le Shijing, ou Grand recueil, dernier projet fou de traduction en date.

En 2013 paraît chez Flammarion donc, Les gestes impossibles, très curieux ensemble de textes sur les bouleversements du monde. Ce sont des poèmes confrontés au grand spectacle violent de l’Histoire. Parmi tous ces moments convulsifs et chaotiques, il en est un emblématique au cœur du recueil : la commune de Paris et sa fin sanglante. S’affirme ici une écriture novatrice, exigeante, lignes discontinues, vers libres, très libres, troués de blancs, mots dansant sur la page. S’affirme aussi le choix de thèmes ambitieux. Ni l’aujourd’hui, ni l’ici ne suffisent, il faut l’ailleurs et les vertiges de l’Histoire pour nourrir le poème.

Cependant les jours sanglants de la Commune seront encore évoqués dans un roman paru en 2016 La fosse commune.

En 2018, paraît le magnifique Le cours des choses qu’on pourrait appeler, une expérience poétique de Shanghai, et plus encore de la Chine, de son histoire tumultueuse, de son génie propre. Le cours des choses est une œuvre totale, bouillonnante, effervescente comme l’est ce pays aujourd’hui avec ses contrastes et contradictions, son communisme fièrement affiché et son économie sauvagement libérale, ses industries polluantes etc. Et l’on se dit que seul le poème peut rendre compte d’un tel tourbillon. L’écriture est ample, les vers longs s’interrompent pour laisser passer des silences, une énergie puissante parcourt ce texte qui se souvient des chants de la Chine ancienne autant que des Cantos d’Ezra Pound, ou des poèmes de William Carlos Willams. La diversité, la variété des formes en atteste.

Il a fait paraît un recueil constitué essentiellement de 77 sonnets : Sans adresse aux éditions Lurlure, en 2019. Textes à l’inspiration intimiste sous une forme en apparence classique. En apparence seulement car on s’aperçoit vite que la tradition est quelque peu malmenée. Pierre est plutôt iconoclaste. Comme l’enfant qui brise ses jouets, le jeune poète joue avec les formes, puis les déforme. L’intérêt pour le sonnet, apparaît à plusieurs reprises dans la revue Catastrophes où en sont publiés de Christian Prigent, de Jacques Demarcq entre autres et bien sûr du maître en ce domaine qu’est Jacques Roubaud.

Enfin, Pierre a un site, une merveille de site, ce qu’il appelle l’atelier en ligne. On y retrouve les travaux en cours, articles, traductions, revue de presse, pensées en mouvement, bref l’ordinaire d’un jeune poète extrêmement créatif, productif. Et surtout on y découvre la revue en ligne Catastrophes qui, en dépit de son nom, est une fête de l’intelligence et de la surprise pour les lecteurs de poésie contemporaine. L’index des auteurs qui y participent, venus de tous les horizons, est éloquent et démontre que Pierre Vinclair, loin d’être le solitaire replié sur son Aventin oriental, a le goût du partage, du jeu collectif. Deux choix de textes de la revue paraissent sur papier en 2019.

Alain GIRARD-DAUDON

Le Cours des choses, lecture au lieu Unique, le mercredi 27 Février 2019.

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