Maude VEILLEUX (Québec)

Maude Veilleux ©Guillaume Kerhervé

Maude Veilleux est née en Beauce, une région rurale du Québec, dans une famille appartenant à la classe « moyenne niveau sous-sol » : « une famille d’ouvriers dont les dents disparaissent davantage avec les années », nous précise-t-elle. Son origine sociale et géographique impulse l’ensemble de son travail littéraire.

Dans Une sorte de lumière spéciale (Les éditions de l’Écrou, 2019), elle écrit autour de cette identité bancale, prise entre enracinement dans un territoire matériellement et intellectuellement pauvre, et envol vers le milieu artistique et aisé de Montréal. Comment concevoir une unité à partir de ces deux univers qui ignorent tout l’un de l’autre, et qui inexorablement s’éloignent chaque jour un peu plus l’un de l’autre ? Une telle dichotomie aboutit à un éclatement. Explosion de l’écriture, qui se dilue dans des fragments obsédés par les excès, la souffrance et la dépression. Implosion de la langue, irrésistiblement attirée par l’anglais, pétrie d’un lexique parfois vulgaire, souvent cru. Déflagration du rythme, secoué tantôt par des scansions angoissées, tantôt par des provocations ciselées. Le tout porté par une énergie folle, qui pousse l’espoir jusque dans ses derniers retranchements : « je cherche un mot plus grand que son sens », nous avoue-t-elle. La poésie est chez Maude Veilleux une véritable vocation. Elle est tout à la fois une manière de se soigner et d’exister. « Si je perds le langage / je suis sans refuge », peut-on lire, toujours dans Une sorte de lumière spéciale. C’est cette perte, toujours sur le point d’advenir, qui se profile derrière les villes tentaculaires, pleines de gratte-ciels et de silhouettes qui mangent des barres industrielles au chocolat tout en vapotant. Sa contribution au second numéro de la revue Bouclard, parue en septembre dernier, est une plongée dans ce monde agressif et consommateur où « le béton pousse il faut devenir propriétaire d’un espace ». En mêlant logorrhée trash, fragilité existentielle et tendresse pudique, Maude Veilleux donne voix à une génération entière, en prise avec une société écrasante, dans laquelle crier sa solitude et perdre de vue ses repères n’est pas franchement acceptable. Une génération qui, comme elle, « au milieu des années 90 / [a] commencé une relation avec [s]a télévision / puis avec [s]on ordinateur / puis avec [s]a boîte courriel / puis avec [s]on téléphone », et en 2019 voudrait bien, selon sa belle formule, « juste changer le monde ».

Camille Cloarec

Extrait de Une sorte de lumière spéciale lors du festival MidiMinuitPoésie#19.

← Retour