Ana TOT (Uruguay)

« …Le pire, c’est qu’en expirant le corps secrète, il secrète le secret des mots et des mobiles, le secret de sa mobilité. » Gherasim Luca, La voie lactée, Héros-Limite – poésie Gallimard.


Tot. « Thot » pourrait être un dieu égyptien, l’inventeur de l’écriture et du langage, le scribe des dieux.
Ana Tot. Un double palindrome (qui se lit dans les deux sens), peut aussi s’entendre dans la troncation « ana-logie », « Tauto-logie » à une approximation orthographique près.


Ce « logos » voilé, voilà ce qu’explore Ana Tot. Et « puisque toute ligne est une idée et que tout cercle est un rêve » (« Fleur d’hélice » in Traités et vanités). Elle se forge un outil : le tournevisme.


L’écriture creuse, creuse en tournant, autour d’un mot, d’une idée, d’elle-même, un trou par lequel échapper à la raison raisonnante : « Si je suis perdue, égarée, c’est pour rien. Et je dis : cet égarement me préserve justement de la moindre perte, à défaut de me préserver de la perdition. Mais… Mais quoi ? Je cherche sans pouvoir dire ni qui ni quoi. Puisque c’est rien qui me manque. » Rien, méca.

Dans une langue au plus près de l’expérience et d’une certaine logique, elle explore les causes et les effets dans de petites cosmogonies, légères et enjouées, qui découpent le réel et nous dirigent vers d’étranges contrées. À l’image du culbuto, nous enchaînons les retournements, les contradictions. Le mouvement rotatif nous entraîne, soit hélice, soit renversement, nous lisons, une chose et son contraire. Le texte avance, nous avec, jusqu’à la fin, nous retrouvant chamboulés, incertains, et ce doute est salutaire :
« crachez avalez mâchez / déliez votre langue de la langue inféconde » (« La langue II », in Traités et vanités). Parfois les poèmes prennent du rythme comme dans le recueil Mottes. Ils se nourrissent à de nombreuses sources, Beckett, Gherasim Luca, Prévert ou Tarkos qu’elle a rencontré à Marseille. Tout y est haché menu, tout sert le propos dans des fables qui nous semblent familières : « or notre bonhomme est bel et bien rond […] et carrément épris d’existence / pour ainsi dire en bouche à bouche quasi constant avec la vie. » Voyage en bonhommie, Collection de l’umbo / Passage du Sud-Ouest. Le corps est morcelé, épars. Bras, tête, viscères, chaque élément joue sa partie, sa partition, sa répartie, se détache, parfois tente de reconstituer un ensemble possible. Les genres s’affolent « Le fibre le tige le sève / la fruit la nœud la gland » (« Pan » in Mottes).
Méca est un ensemble très construit de textes courts. La première phrase est une assertion. Le texte s’enroule autour d’un mot, suit une pensée faite de rencontres et de télescopages, approfondit un raisonnement. Il nous tend un monde dans lequel l’absurde confine au nonsense. Alice n’est pas loin. Tout tient, se tient, semble tenir. Pris d’une légère ivresse, nous chutons vers le dernier mot, post-titre, toujours en gras et entre parenthèses.

« CONTREDIS-TOI RESPIRE » (Traités et vanités) nous dit encore Ana Tot en lettres majuscules.

Roland CORNTHWAITE

 

Lire les notes de lecture écrites par les lycéens dans La Gazette des Lycéens 2018

Lire l’interview de Ana Tot par les lycéens dans Entrevues

 

Lecture et danse improvisée avec Ana Tot (poète) & Olivier Normand (danseur), enregistrée à l’occasion du festival MidiMinuitPoésie #18 à Nantes, vendredi 12 octobre 2018 sur l’île de Versailles. Organisé par la Maison de la Poésie de Nantes.

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