Jean-Claude Pinson

Jean-Claude Pinson -c- Phil Journe

« J’enseigne paraît-il une noble matière/où il est question de raison, de sagesse/j’aimerais bien qu’elle ait dans mes paroles/l’évidence et la force sensibles/ des feuillages qui bruissent. »Laïus au bord de l’eau (Champ Vallon, 1993).
Poète et philosophe. Ou l’inverse. Lequel l’emporte ? Si l’on s’en tient à la chronologie : philosophe d’abord. Une thèse sur Hegel. Des années d’enseignement à l’Université de Nantes. « J’assume pleinement la conjonction « philosophe et poète ». Je n’ai jamais voulu choisir. Ne voulant renoncer ni à la clarté du concept ni à la musique des mots, ni au est de l’ontologie ni au il y a de la poésie, j’ai pris le parti d’habiter l’entre deux, l’entresol où se trame, entre terre et nuées, la grande affaire que demeure à mes yeux la recherche d’une habitation poétique du monde. » Poéthique, une autothéorie (Champ Vallon, 2013).
Je le découvre poète en 90 avec un premier recueil publié chez Champ Vallon : J’habite ici . J’aime alors le Perros d’Une vie ordinaire et j’y vois comme une filiation. Dans ce titre le ton est donné. À l’encontre d’une doxa des années 70, le poète dit Je. Il est au cœur du poème. « Je dis je pour ne pas usurper/une place qui ne serait pas la mienne/ je dis je pour m’adresser de plus près/à ceux que j’aime à quelques autres et à moi-même. » Laïus au bord de l’eau. Avec Jean-Michel Maulpoix, Olivier Barbarant, Stéphane Bouquet se réinvente un nouveau lyrisme. Le poème est discrètement autobiographique, revendique l’autoportrait, se donne des airs de journal intime. D’ailleurs Jean-Claude Pinson aime la lecture des journaux intimes surtout quand ils sont fleuves : Renaud Camus quand il était fréquentable, Pierre Bergounioux maintenant.
Il n’a pas la curiosité étroite de certains poètes qui ne lisent qu’eux-mêmes. Son goût est vaste, son plaisir manifeste pour la lecture de certains contemporains.
Il m’a fait découvrir Jacques Réda, James Sacré, Jude Stefan, Cristian Prigent, Dominique Fourcade qui, entre autres, bornent son paysage. Et quelques monuments, Jacottet, Bonnefoy et Barthes, mais encore (car, dans la vie, il y a aussi la prose) Michon avec qui il est en profonde amitié.
En 95 paraît un premier essai sur la poésie contemporaine : Habiter en poète (Champ Vallon). Sous ce beau titre emprunté à Holderlin, il inaugure une série de questionnements qu’il n’aura de cesse d’approfondir. Qu’est-ce pour le poète qu’être au monde ? Quel besoin a-t-on de lui ? Dès ce premier essai apparaît l’idée de « poéthique ». À quoi bon la poésie aujourd’hui ? « a-t-il encore besoin de vers, le peuple ? ». Jean-Claude Pinson apporte une réponse possible en organisant en 2015 avec la Maison de la Poésie une journée de réflexions où dialoguent poésie et écologie. La poésie est vivante si elle pense le monde dans sa complexité.
Dans son dernier essai paru en 2013, Poéthique, une autothéorie il ré-invente l’idée de « poétariat » pour désigner la communauté de ceux, poètes, artistes, créateurs, éveilleurs, lanceurs d’alerte à leur manière, qui tentent dans un relatif dénuement de réenchanter le monde.
Depuis 90 il nous a proposé une quinzaine d’ouvrages, mêlant écrits sur l’art, essais sur la poésie, recueils de poèmes et de récits, développant notamment en poésie une langue très singulière, immédiatement reconnaissable, comme… le chant du pinson ! Une langue d’une belle simplicité, sans hermétisme, qui contraste avec celle plus érudite des essais, une langue où dans un juste équilibre entre pudeur et confidence, audace et retenue, se dit la vie d’un homme, ses victoires et ses défaites. Fado (avec flocons et fantômes) (Champ Vallon, 2001) en est un bel exemple.
En 2004, invité par l’ambassade de France, Jean-Claude Pinson fait un premier voyage en Russie. La découverte de ce pays qu’il parcourt en tous sens, dans toutes sortes de conditions est déterminante. Une sorte de coup de foudre. Non qu’il ait de la nostalgie pour l’ex-empire soviétique (dans sa jeunesse, il était plutôt mao, cf le recueil Drapeau rouge – Champ Vallon, 2008), ni de sympathie pour le tsar actuel. Il brocarderait volontiers les absurdités de l’administration et ne se fait aucune illusion sur le caractère tyrannique du pouvoir. Mais il aime le chant profond du pays, sa douce folie, son génie tel que l’incarne dans ce nouveau livre le poète Lermontov. Il aime la musique incomparable, le chatoiement de la langue, la beauté des femmes, des paysages. Entre 2010 et 2014 il a plusieurs occasions de parcourir le pays. De là sans doute naît ce projet de créer avec Julia Holter, une collection de poésie russe chez Joca Seria. À l’automne 2014 il achève Alphabet cyrillique (Champ Vallon, 2016) en chantier depuis plusieurs années.
Comment décrire ce curieux objet littéraire ? « Au genre délibérément indécis » comme il est dit en quatrième de couverture. Un récit de vie au bord de l’Atlantique, du côté de la Plaine-sur-mer ? Un récit de voyage en grande Russie ? Un livre de vrais souvenirs et de rêveries, un retour sur soi, sur la somme qu’on est de réussites et de ratages, d’amours et de deuil. Un peu tout ça, dans un ordre choisi, puisque c’est un abécédaire. Assurément, son récit poétique le plus ambitieux.

Alain Girard-Daudon, 2016

 

Extrait de la lecture de Jean-Claude Pinson et Gilles Blaise, le 12 mai au lieu unique :

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