Muriel Pic

© Phil Journé

Muriel Pic est auteure, spécialiste de littérature française (spécialement des poètes Pierre-Jean Jouve et Henri Michaux), et de littérature allemande (en particulier de W. G. Sebald et Walter Benjamin, dont elle a traduit une partie de la correspondance). Elle a publié deux livres de poésie, le premier en 2016, Élégies documentairesbasé sur trois séries d’archives et le second l’année suivante, En regardant le sang des bêteslivre très personnel, écrit comme un commentaire du court-métrage Le sang des bêtes que Georges Franju a tourné aux abattoirs de Vaugirard et de la Villette en 1949.

Séries d’archives, référence filmique… La première chose qui frappe en ouvrant ces livres, c’est la place importante qu’y tiennent les images : cartes, plans, pages de carnets, photographies et photogrammes alternent avec les pages écrites, en vers ou en prose. On peut supposer là une influence directe de l’écrivain allemand W. G. Sebald, mort en 2001, hanté par la Seconde Guerre mondiale. Les romans de Sebald sont en effet ponctués de vignettes, issues de sa collection photographiquepersonnelle.

Étrangères au propre texte de l’auteur, images et citations en forment pourtant l’ossature. Elles sont l’empreinte de l’archive dans les livres de Muriel Pic. Elles témoignent qu’un dossier a bien été ouvert, consulté, relu – puisque toute archive suppose une relecture.

Chaque lecteur accumule, entre les pages qu’il consulte, un trésor de souvenirs, de sensations, d’idées et de notes – tout un capital médiatisé par des images d’ancien temps. L’historien est celui qui revient avant la nuit chercher le trésor. Les notes deviennent des poèmes intercalés entre les documents, et les documents des images intercalées entre les textes. Voilà remontée, dans le livre, une séquence impure où s’agencent textes & images, poèmes & citations. Art séquentiel. Ceci dit, l’archive n’est pas inerte. Quand nous regardons des images, les images nous regardent, comme nous regarde cet homme photographié aux puces de Vanves, reposant son bras sur un coin de muret – un bras qui semble plus fatigué que lui-même (photo reproduite au début d’En regardant le sang des bêtes) – ou comme les silhouettes inquiétantes dans les abattoirs regardent les animaux que nous sommes toujours – ou comme un projet de centre de vacances en mer Baltique, voulu par des architectes du IIIeReich (évoqué dans Élégies documentaires) regarde les consommateurs-touristes que nous redevenons dès que nous pouvons. Entre les images surgissent des échos, des chevaux de retour, des tigres de papier prêts à bondir de l’archive et dont les textes de Muriel Pic apprivoisent le mouvement.

Mais paradoxalement, les images s’usent à force d’être regardées. Plus mornes à chaque répétition, elles échouent à arrêter le cours du temps – qui nous transporte comme des somnambules. Les images des migrants en Méditerranée nous regardent-elles encore, dans leur interminable actualité ou sombrent-elles dans le gris des circulaires et des mauvaisrêves ? Muriel Pic a publié en 2017 une série de poèmes, évoquant les migrants et la grève de Patmos, documents à l’appui, sur le site Poezibao. C’est l’un des enjeux qu’il y a à intercaler des poèmes entre les images : freiner leur succession obligatoire pour que d’un bond elles reviennent, contemporaines – quitte à faire des détours par l’Histoire, par la littérature, par l’actualité. Ni les écrits ni les images ne sont neutres, et les archives sur lesquelles travaille Muriel Pic, encore moins : un trésor est caché dedans, qui peut nous garder du sommeil, nous rendre présent, bref : nous sauver du passé.

Frédéric LAÉ

 

Extrait de la lecture commentée de Élégies documentaires (Macula 2016) de Muriel PIC.
Poèmes en Cavale, mercredi 17 Janvier 2018, 19h30, le lieu Unique.

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