Pierre PARLANT (France)

« Pierre Parlant, voyageur perplexe »

Des livres pour perdre, des livres pour se perdre, des livres en pure perte, des livres pour sortir de la stupeur, pour s’en sortir, car nous sommes plusieurs, et ailleurs, et passionnément mobiles, cadencés, en alerte et alertés, attentifs : Pierre Parlant voyage l’écriture plutôt qu’il ne voyage dans l’écriture. […] Celui qui écrit fuit certains livres parfois « effroyables », et rêve une langue précise et dangereuse, sans doute muette, dont la justesse affolée touche et retient quelque chose qui ne cesse jamais d’échapper, d’avancer, de perdurer, de se métamorphoser : un avenir qui veut et recherche l’enfance tardive, un jeu avec les bifurcations temporelles, avec les espaces, l’identité, les masques et la répétition. Les mots et leurs relations sont à peu près tenus, presque tenables, mais le monde, lui, ne l’est pas. L’expérience de la pensée, et de la pesée du monde, réserve des surprises plus ou moins agréables : autant de traversées de formes et de matières.


[…] Extra, excès-monde qui est celui de l’écriture. Dans son audace, cette dernière proclame que la beauté n’est pas belle, que la faille n’est pas abîme, que la vérité est soupçonnable lorsqu’elle se montre dévoilée. Et le monde n’en est pas pour autant laid, fini ou faux : c’est un ensemble bancal qui peut être feutré, parfois lumineux, constitué de restes, d’échecs, d’extraordinaires ordinaires, de « dissemblances formidables », de faits menus, d’épisodes aléatoires. C’est bizarre, absurde sans doute, mais ce n’est pas tragique, cela ne ferme rien, ça déplace, ça déjoue, ça contrevient. On s’y heurte à tout, et ce tout est aussi bien matériel qu’immatériel, dense qu’évanescent : paysages, choses, bruits, manteaux, chemises, chapeaux, silhouettes, couleurs et formes, impressions, linges, souvenirs, jambes et bâtons, fragments de récits, morceaux et monceaux d’incidents, éclairs sont prélevés, ajustés, jetés, compilés, composés, recyclés. Le frère lecteur ne comprend pas souvent ce qui se joue, ce qui s’y joue, mais accompagne pourtant le mouvement exploratoire, la, les brûlures qui font le monde, le rapport au monde et la littérature. Ce frère lit alors l’aventure discrète d’une lecture (lecture discrète d’une aventure) qui traverse la mémoire des textes, celle des peintures, des images et des films ainsi que la genèse de paysages intérieurs et extérieurs. […] À travers lui, on identifie des constantes, des choix, des preuves, des voix dans la voix, des commentaires issus de sous-conversations, des digressions et des changements de cap. […] L’intelligence est tactile, sensuelle, matérielle : elle observe depuis un « car-studio » de quoi sont faits les images, les textes, les photographies, les surfaces, les relations et les synesthésies. Elle prélève, analyse, raconte comment les choses et les êtres apparaissent à la vue et au son, comment ils se succèdent les uns aux autres. « Écrire est une affaire de bande-son. » Elle établit et retrouve des correspondances : la nature et ses temples ne sont jamais loin.

Pierre Parlant expose ainsi l’accident et l’imprévu de la littérature telle qu’elle avance et s’avance vers nous, forme travelling pensive et appliquée jusque dans le risque : son visage (son virage) philosophique, « activité sans fin d’un agir sans objet ». Sa dépense imprévisible dans ce qui la tourmente et l’inquiète. C’est violent, parfois inquiétant, toujours engagé. […]

Anne MALAPRADE

Extrait de la lecture de « Ma durée Pontormo » (Nous, 2017) par Pierre Parlant, enregistrée le mercredi 12 décembre 2018 au lieu unique (Nantes). Dans le cadre des soirées « Poèmes en cavale » organisées par la Maison de la Poésie de Nantes.

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