Patrice Luchet

Patrice Luchet ©Phil Journe

En poésie faire peuple

De Patrice Luchet, poète déclaré (et déclarant), on connaît de longue date les actions boXoniques (en compagnie des individus D’Abrigeon, Weiter, Cabut… au sein de la revue et du collectif du même nom), et dans ce contexte-là, une habileté remarquable à produire du parlé, lors de publications orales : improvisant seul en scène des récits automatiquement fictionnels, ou auto-investi chef de chœur de jeux exclamatifs (formes dont on peut trouver traces sur le site web anthologique tapin2).

Et puis il y a eu, en 2015 et 2017, deux livres ; deux livres autonomes – au sens où ils ne sont pas les participations ou retranscriptions d’œuvres sonores, mais peuvent aussi s’envisager dans le plein silence d’une lecture solitaire, et laisser place à ce que les lecteurs/trices peuvent en faire, à ce qui peut en sortir d’autre, d’imprévu (adhérences ou fictions, fugues ou représentations).

Le Sort du parasol, chez Série discrète, est un texte extrêmement élaboré d’un point de vue formel. Il s’agit, je le cite « d’un ensemble d’heures et de minutes, comme des minutes de procès mais là, il s’agirait de minutes de la vie ordinaire d’une station balnéaire. S’y croisent deux formes fixes : le sonnet et la nouvelle à chute, pour essayer de les tordre un peu. D’ailleurs, tout est un peu tronqué, puisqu’une heure manque et une autre se répète, un indice géographique est impossible, une rime ne fonctionne pas.
Tous les sonnets ne fonctionnent pas sur la même organisation ». Distorsions de l’intérieur d’une forme contraignante, que viennent compliquer des mots tirés au sort. Au résultat, un texte qui tient à la fois du dispositif, visible ; et d’où se hisse du vivant, du récit, de l’ordinaire mis au jour, et ainsi fredonné (la répétition des horaires offrant au texte un aspect « ritournelle ») ; du quotidien, des gens, observés au plus près, mis à jour par l’effet zoom, ou pause, de la méticulosité formelle.

funky collège avance d’une case l’entreprise de production d’effet de réel : les minutes, ici, non chiffrées, sont celles des journées de vie de collégiens. Ils et elles sont un chœur – encore –, chœur qui nous chante les bousculades dans les couloirs comme les brimades, des plus anodines aux plus violentes, qui nous donne du sourire et du drame, avec une métronomique attention. Le dispositif poétique, vers libres et courts offrant large part à la répétition (des prénoms, comme des actions), accentue encore cet effet de focale, pose du rythme aussi, de l’entraînement : le texte se lit ainsi inexorablement, que l’issue en soit tragique, triste, douloureuse, souriante, il est une efficace machinerie mise au service de son objet (de ses sujets) : à savoir, faire société. Sans démagogie, mais pas sans amour. Oui, Patrice Luchet, poète parlant en toutes façons (criant, sussurant, minutant, orchestrant, trépignant, toujours : parlant), fait peuple. Et ce peuple se fait nôtre. Étonnante, rigoureuse, et tellement juste, alchimie créatrice.

Guénaël Boutouillet, 2017

 

Extrait de la lecture de Patrice Luchet, le 5 octobre 2017 au lieu unique :

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