Kim Hyesoon (poète coréenne)

Kim Hyesoon -c- Phil Journe

« Mon écriture flotte entre le dedans et le dehors de moi. Comme un chien qui a perdu son maître, je suis l’odeur de telle personne ou de telle autre, en demandant si elles sont moi. Dans de pareils moments, le discours poétique est pluriel. Les multiples « je » qui souffrent sont joyeux. Leur joie me sauve de l’oublieuse existence. »
La voix de Kim Hyesoon est l’une des plus singulières et des plus fortes de la poésie coréenne d’aujourd’hui : immédiatement reconnaissable en même temps que toujours imprévisible. Et c’est de sa poésie que, dans les dernières décennies, nombre de poètes plus jeunes, femmes ou hommes, auront reçu de quoi accéder à leur propre liberté. Née en 1955, Kim Hyesoon est apparue dans la poésie coréenne en publiant ses premiers poèmes dans la revue Littérature et Intellect en 1979. Depuis son premier recueil, Une autre planète (1981), elle ne s’est plus séparée de « celle qui l’habite en manœuvrant sa plume ». Trois de ses nombreux recueils (pour lesquels elle a reçu en Corée plusieurs grands prix littéraires) ont été traduits en français : Un verre de miroir rouge (Descrescenzo, 2016), Ordures de tous les pays, unissez-vous ! et Dentifricetristesse crèmemiroir (Circé, 2016). Comme d’autres poètes en Corée dans les dernières décennies, Kim Hyesoon se sera défaite des règles traditionnelles : « Nous avons certaines règles en Corée pour la poésie lyrique traditionnelle. Je tords mon corps, ne sachant que dire ni que faire face à ces règles. Affrontant le lyrisme traditionnel, je parle avec mon corps à nu. Afin de parler avec un corps à nu sans que les tatouages de la culture s’imposent sur lui, on a besoin, ironiquement, d’une nouvelle manière de parler. » Avec une ironie inventive, elle s’est d’emblée insurgée contre 
la position assignée par la tradition à la poésie féminine et, plus largement, contre la violence faite aux femmes : « Les femmes qui ont disparu sous l’effet de la violence hurlent. Les voix des femmes disparues retentissent. Je chante avec ces voix. » Militante, cette poésie âpre et fluide ? Agissante, bien plutôt (au sens du Michaux de : « Agir, je viens »). 
Elle n’intervient pas dans des confrontations déjà balisées. Kim Hyesoon rejette toute position que la critique voudrait une fois pour toutes lui assigner. Il faut que chacun de ses poèmes – au prix de dissoudre toute stabilité – « survienne ». « L’essence de mon existence, déclare-t-elle, est sans forme fixe ; c’est une forme mouvante, qui toujours circule mais jamais ne se répète. » Fluctuations cruelles : choses et corps se trouvent exposés à des métamorphoses (on pourrait songer à cette pensée non par concepts mais par métamorphoses que proposait Elias Canetti) ou se révèlent en proie à des accidents substantiels : ainsi entrevoit-on des « trous » – des lieux-instants de déconsistance – qui errent à travers le réel même et paraissent soudain pouvoir l’avaler. Si Kim Hyesoon prend un parti, c’est celui de tout le rejeté, celui de l’inintégrable : ainsi en appelle-t-elle aux « ordures de tous les pays ». Insolemment libre de toute hiérarchie instituée entre un « haut » et un « bas », elle livre ses phrases à d’inlassables novations rythmiques : « Le rythme a, sur toute autre chose, la priorité. L’énergie va comme un flux. Le corps de la poésie n’est rien d’autre qu’énergie, ondes, rythme. Le rythme nous dénude, il nous expose entièrement. 
Les poèmes sont une danse du langage qui se libère quand mon corps se met à taper selon le rythme du langage. »

Claude Mouchard, 2016

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