Anna Glazova (poète russe)

Traduire Anna Glazova

Poète russe, Anna Glazova fait entendre une voix nourrie de lectures allemandes et anglaises (Paul Celan, Hölderlin, Emily Dickinson…). Ce qui n’équivaut aucunement à une trahison de la poésie de Pouchkine, mais témoigne de la recherche d’une voix personnelle, qui passe souvent, on le sait, par des voix étrangères avant de se trouver.

Pourquoi avons-nous choisi de traduire Anna Glazova ? Quand j’ai eu l’idée d’une collection de poésie russe contemporaine et qu’un courageux éditeur nantais, Joca seria, a bien voulu l’accueillir dans sa maison, je me suis tournée vers les lauréats du prix André Biély en poésie. Il a longtemps (ce n’est plus le cas depuis peu) été le seul qui soit demeuré vraiment indépendant. Ainsi ai-je découvert une brochette de poètes tout à fait originaux, dont la quasi totalité n’a jamais été traduit en français. Parmi eux, la voix étonnante d’Anna Glazova, au carrefour de deux cultures et de deux langues, le russe et l’allemand, a trouvé une résonance « traductrice » en moi, mon propre russe étant expatrié depuis de nombreuses années, aux États-Unis puis en France. Cette voix de Glazova ne m’a paru par instants si proche que parce que, paradoxalement, elle m’est parvenue de très loin, de contrées très inaccessibles. Et lorsque je l’ai écoutée résonner en moi, son étrangeté a atteint la mienne et me l’a révélée. Tel est le chemin idéal, me semble-t-il, d’une lecture, et a fortiori d’une traduction.

De quelle étrangeté veux-je parler ? J’ai vu d’emblée que Glazova avait un œil (ce qui en russe est un pléonasme, « Glazova » étant le génitif du mot « œil »). Elle a un « œil » pour repérer les endroits les plus impossibles où se glisser : à l’intérieur d’un œil, justement, dans les fibres des plantes, dans leurs entrailles et nervures. Depuis longtemps je ne me suis pas glissée dans tels endroits. Je n’ai jamais respiré à l’intérieur de l’écorce d’un cèdre, dans l’écoulement de sa résine, par exemple. La lecture d’Anna Glazova me faisait changer de texture, tour à tour me liquéfier, me pétrifier, confluer avec une rivière. On devient friande de ces sensations épidermiques et endoscopiques, sensations au seuil du rêve et de l’éveil.

La traduction s’avère un très bon exercice de lecture – de lecture ralentie : une heure par poème, au moins. Traduire à quatre mains avec Jean-Claude Pinson, c’est partager l’expérience du passage d’une rive à l’autre : mon expertise du russe s’arrête quelque part à mi-chemin et je passe le relais à Jean-Claude, à son expertise du français et de sa prosodie. Jean-Claude accoste le poème sur la rive de sa langue maternelle. Excellent connaisseur de la philosophie et de la poésie allemandes, il était de surcroit le co-traducteur idéal, étant poète lui-même. Vassili Joukovski, poète et traducteur russe du XIXe siècle, a ainsi souligné la singularité du traducteur-poète : « Le traducteur de la prose est un esclave ; le traducteur de la poésie est un rival ».

Des images photographiques ont accompagné la lecture d’Anna. Elles sont l’œuvre du poète, qui les a réalisées à Ithaca, village-campus universitaire de Cornell où elle était prof invitée. Anna y habitait une vieille maison dont les grandes fenêtres, un peu sales, faisaient entrer une belle lumière tamisée. Cette lumière a inspiré et conduit le clair-obscur de ces images. Cela ne me paraît pas hors de propos que de citer en regard d’un tel éclairage une phrase que Hölderlin a écrit à son ami Casimir Böhlendorf : « La lumière philosophique autour de ma fenêtre – voilà ce qui fait maintenant ma joie ».

Julia Holter, 2015  

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