Julien D'abrigeon

Julien DAbrigeon credit Olivier Guitard

« Le Bronx dans le massif central, le bordel dans les creux, massif et décentré »
Julien d’Abrigeon vous allez voir, vous allez plutôt entendre et voir, vous allez entendre ce que vous allez voir, ou vice-versa, en double même, car s’il a deux micros c’est pour la stéréo, stéréo oui mais bon pour ça on a les enceintes, pour la stéréo, on a un technicien, vous dites-vous, deux micros, c’est un peu à l’ancienne, sa stéréo, eh bien oui, à l’ancienne, ou du moins, tout comme la stéréo s’ouïe via deux enceintes, il la produit, via deux micros, car via deux bouches, via deux fois sa bouche,
parce que ça ne se contient pas cette énergie qui déferle, cette immanence toute de nerfs, cette parole qui crisse, hérisse, et forcément dévisse, déborde, au point qu’il faille parfois des élastiques, tendus comme tendeurs en travers de sa face, pour contenir–enfin–tenter–de, plutôt faire mine, car il s’agit de la dérouter la dite rage, pour qu’encore de nouvelles divergences arrivent pour que de nouveaux phénomènes entrent en action, et notamment, la poésie – cette poésie dite action.
Déjà auteur de plusieurs livres, d’un Pas Billy The Kid mémorable chez Al Dante, d’un hommage effréné au comte Zaroff chez Laureli, d’absurdes et hilarants microfilms chez Laureli encore, Julien d’Abrigeon dans son grand dernier (Sombre aux abords, 2016), paru chez Quidam, sombre, sombre mais ne flanche pas, aux abords il se et nous décentre, aux abords de la ville, de la ville petit vé, sans majuscule, la ville, moyenne, limitée de partout, encerclée de rond-points, celle qui se meurt sans même permettre de démarrer de vivre, et c’est de cette rage-là, périphérique au plus bas point, de la rage que ça fait de ne pouvoir se mouvoir ailleurs, de ne pouvoir se mouvoir que de rond-point en rond-point, qu’il tire ce chant.
Car voilà, il s’agit d’un chant, d’un ensemble de chants, songs en américain-dans-le-texte, il y en a dix, dix songs réparties sur deux faces (face a et beside, comme pour « faire face mais toujours à côté, toujours périphérique ») deux faces comme d’un trente-trois tours, car il y a un trente-trois tours à l’origine, d’un type mythique (d’Abrigeon ne dédaigne pas les mythiques, ne le branchez pas Godard ou Dylan, exemples en passant, il en connaît plus d’un rayon, limite possède le magasin, ne lui dites pas Godard, vraiment, vous rateriez vos prochains trains),
le disque donc d’un mythique de l’ordinaire, car c’est cela aussi Bruce Springsteen, et avant tout, un folk ou rock périphérique, un chanteur du récit ouvrier désœuvré, déclassé d’entrée sans même avoir jamais été classé – et ce livre, donc,
Sombre aux abords rend très littéralement hommage au disque de Springsteen, Darkness on the Edge of Town, (traduction littérale, sauf que la ville y manque, la ville en ces contrées est comme un point aveugle, une absence névralgique), s’inscrit dans ce sillon-là,
sillon d’où il exsude, qu’il excède, le diamant vibre, tressaille, saute, revient – et comme tout hommage digne, ou utile, le livre dépasse, ou du moins déborde, ce qu’il projetait de citer.
Et c’est là une des merveilles de Sombre aux abords, qui contient dans sa matière une multitude, de formes comme il y a multitude d’appétits chez d’Abrigeon, cinéphile profond et-mais humoriste absurde (qu’on prétend même imitateur, mais je ne sais pas, je crois qu’il s’agit d’un autre, un de ses sosies collectionnés par Boxon), immense lecteur de la poésie contemporaine et des siècles passés mais-et hurleur d’intempestives rages ; il y a une multitude de formes disais-je, à l’œuvre dans ce livre, que certains ont perçu comme un roman, d’autres comme un recueil de nouvelles (ce qui l’inscrit en continuité des grands albums de rock, suites de songs mais aussi œuvres en soi), mais on peut y voir aussi, une irruption de la poésie, hirsute et polyforme, dans l’enceinte de la page, qui peine à la contenir.
Le texte cavale d’une marge à l’autre, parfois en bloc ― comme dans un roman ―, parfois centré, troué, versifié, intenable ―comme un être, comme du vivant ―, la page se voit acculée dans ses limites, le roman dans ses contreforts, la ville dans ses bouts (tous ces rond-points qu’il faut franchir), on pense au slogan de tapin2 , la revue web anthologique, dont il s’occupe, sous-titrée « la poésie hors du livre », c’est-à-dire partout, chair os image sons, rire larme, mots du système comme de l’anti-système, et dans ce livre il tient aussi ce pari-là : d’y mettre de sa virulence, de cette extraversion nécessaire de la poésie, d’y faire entrer, dans le livre, ce qui n’a de cesse d’en sortir, du livre (de la ville), sa voix circulant et massive, cette histoire de souffle que Claro à son sujet résume ainsi :
« Le souffle n’est pas la phrase, il n’est pas non plus son mouvement, il est plutôt comme un courant électrique qui permet, au prix de subtiles modulations, de faire vibrer la phrase dans la chambre aux échos du lecteur. C’est dire qu’il n’est pas du côté »
Le souffle est dans le livre, l’électricité dans ses variations crépitantes, lequel livre tient comme par alliance des contraires, un ensemble de tensions mises ensembles, tensions antagonistes qui se tiennent en joue, toutes prêtes à exploser, génial assemblage, d’où surgissent des phrases folles à chaque phrase, des mots qui claquent à chaque mot (pendant que les précédents résonnent encore à nos oreilles chauffées à blanc),
et c’est soudain-souvent tout cela,
et c’est soudain-souvent sublime, je cite :
« Je me meus dans le chaud de cette chose nuit et j’ai beau ne rien voir, on ne peut rien y voir, c’est opaque et compact, la lumière est bannie, j’ai beau ne rien pouvoir voir, je me meus lentement, en sécurité, je ne peux tomber, tout m’entoure et me tiens, debout, je peux peut-être même quitter le sol et prendre appui sur la nuit pour m’élever en elle. Je le peux. Je viens d’essayer, je le peux, je marche, si je soulève le genou et que je pose le pied en l’air, sur la nuit, je peux monter un peu, soutenu par la chose de la nuit, et grimper un peu, en l’air de quelques mètres, et glisser dans la nuit qui est dure, chaude, et brillante, oui, je sais, c’est étrange car il n’y a nulle lumière, mais elle brille, on ne le voit pas, mais on sent que c’est lisse à briller, ça ne peut être mat, ni rugueux, non, ça glisse et ça retient, ce truc de la nuit, c’est pas mal comme machin, cette nuit molle et mobile, j’évolue bien là-dedans, je me sens à l’aise, et rien ne presse, rien ne presse plus. On progresse calmement, on regarde à droite, à gauche, tout est tiède et lent, quelque chose nous porte, on se sent totalement approprié pour cette chose qui dans la nuit, fait que la nuit est nuit. »
Que cette électrocution vous soit douce.

Guénaël Boutouillet, 2016

 

Lire les notes de lecture sur Julien D’Abrigeon écrites par les lycéens dans la Gazette des lycéens 2016

Lire l’interview de Julien D’Abrigeon par les lycéens dans Entrevues

Extrait de la performance de Julien D’Abrigeon lors de MidiMinuitPoésie #16, samedi 10 décembre 2016 au lieu unique :

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